29 janvier 2006

Ponts et chaussées

Acheté tout à l'heure chez un bouquiniste cet ouvrage au titre prometteur : Le viaduc de l'Erdre. Traité pratique pour la construction des ponts métalliques en arcs, par M. Ch. Dupuy, ingénieur en chef des ponts et chaussées chargé du service de la Compagnie d'Orléans, avec le concours de M. Étienne Lauras, ingénieur civil, ancien élève de l'École centrale, sous-ingénieur à la Compagnie d'Orléans, Paris, Dunod Éditeur, 1879.

Notez bien la date : 1879, trois ans avant le début des travaux du viaduc de Garabit par Gustave Eiffel. On a retenu l'ouvrage monumental de celui qui incarne l'ingénieur-héros de la fin du XIXème siècle plutôt que les obscurs calculs de MM. Dupuy et Lauras. Il est vrai que le viaduc de l'Erdre est nettement plus modeste - la travée centrale en arc mesure 95m, contre 165m à Garabit (sur 564m en tout) ; elle est à une vingtaine de mètre au dessus de l'eau, ce qui est là aussi beaucoup moins spectaculaire que les montagnes cantaloupes. Le viaduc de l'Erdre n'est d'ailleurs sûrement pas le premier du genre - après tout, on a construit un viaduc en arc sur la Severn, en poutrelles de fonte et non de fer, exactement un siècle plus tôt. Les auteurs n'ont d'ailleurs pas cette prétention, seulement celle de publier les calculs qu'ils avaient employés afin que leurs successeurs puissent profiter de cette expérience.

De calculs : c'est bien de celà qu'il s'agit. J'avoue avoir vaguement espéré, en achetant ce petit livre sur les quais de Seine, y trouver quelque plan d'exécution, peut-être même des gravures représentant l'ouvrage. Mais le contenu, c'est ça : des formules, des tableaux sur les valeurs à employer dans lesdites formules ; quelques rares schémas pour expliciter ces calculs (cf. une page parmi d'autres, plus illustré que la moyenne ; il s'agit de la prise en compte des contraintes de dilatation). L'amateur de joli dessins (j'en suis) est désappointé, mais pas l'historien des techniques : voici un exemple magnifique de ce qu'était devenue la science de l'ingénieur au lendemain du Second Empire.

Cette science, on l'avait vue naître avec Bernard Forest de Bélidor dans les années 1720 (cf Langins, Conserving the Enlightenment, chapitre 9), qui entendait fixer des règles de calcul pour la construction des fortifications. « Les structures, disait-il, doivent tirer leur solidité des règles de l'art plutôt que de l'abondance des matériaux. » Elle est maintenant en pleine possession de ses moyens, au point de se sentir capable de prévoir exactement le comportement d'un ouvrage d'un type nouveau. Le matériau est il est vrai propice au calcul, avec ses poutrelles qui travaillent uniquement dans le sens de la longueur - au point qu'on peut se demander si le succès des structures « eiffelliennes » ne vient pas avant tout de leur adaptation aux moyens de calculs des ingénieurs.

La science pour l'ingénieur est donc une science du calcul et de la prévision . Mais elle est, aussi, une science expérimentale : ce chantier est un banc d'essai, où les mesures prises viennent confirmer les calculs a priori. Et, bien entendu,

Quelle que soit sur ce point l'opinion des constructeurs, nous croyons que la discussion à laquelle nous nous sommes livré montre bien le degré de confiance que doivent inspirer la travée en arc. Il est certain que l'étude des projets ne présente aucune difficulté, et que les résultats auxquels conduisent les calculs sont des maximums qui, dans la pratique, ne seront jamais atteints.

Dupuy et Lauras, op. cit., p.78.

Le pont de l'Erdre a beau être un peu oublié, si tant est qu'il existe toujours (y a-t-il des Nantais dans la salle ? Il doit s'agir du pont de la Jonelière, juste à gauche du pont routier de la Beaujeoire en allant vers la Chapelle-sur-Erdre) - mais il représente un exemple de l'ingénierie triomphante du XIXème siècle tardif. Ça n'est pas rien, tout de même !

[ NdA, 30 janvier : une gentille lectrice de Nantes confirme qu'il s'agit bien du pont de la Jonelière mais qu'il a été détruit par les Allemands en 1944 et reconstruit en béton en 1948. Cf. Son commentaire ci-dessous. ]

Deux livres intéressants

Tombé par hasard en bibliothèque sur deux livres intéressantes :

Janis Langins, Conserving the Enlightment, French Military Engineering from Vauban to the Revolution, MIT Press, 2004, 532pp.
Le titre est une réponse à Ken Alder, Engineering the French Revolution, qui prétendait trouver une qualité intrinsèquement révolutionnaire à l'émergence de la figure de l'ingénieur dans le France du XVIIIème siècle. Janis Langins part d'un sujet qu'il connait bien : la controverse entre le corps du génie et le marquis de Montalembert sur les idées de ce dernier en matière de fortification. Il organise autour de cet épisode une histoire de la pensée de l'ingénierie militaire et du corps du génie ; il montre l'émergence dans ce contexte du concept de science pour l'ingénieur. Celle-ci reste cependant une science pratique dont l'objectif essentiel, la solidité et la sécurité des structures construites, incite à la continuation des méthodes éprouvées.
J'avoue n'être pas sûr que le bouquin d'Alder, certes intéressant (et parfois horripilant, il faut le dire), mérite de polariser le débat à ce point - en tout état de cause, nous voilà avec une histoire récente et bien tenue du génie au XVIIIème siècle, tant au niveau de l'organisation des ingénieurs militaires que de la réflexion scientifique et de la mentalité d'un corps technique. De plus, les travaux de Langins sur la controverse de la fortification perpendiculaire, entrepris depuis des années, méritaient amplement d'être publiés en livre. Bon, une ou deux boulettes sur les activités métallurgiques de Montalembert, mais finalement moins que dans la déplorable bio dudit publiée l'an dernier par un érudit local.
Chris Evans et Göran Rydén (éds.), The Industrial Revolution in Iron, The Impact of British Coal Technology in Nineteenth-Century Europe, Ashgate, 2005, 200pp
Les recueils d'articles de ce type sont parfois passables, d'autre fois médiocres (le syndrôme du publish or perish) mais il arrive aussi qu'ils fassent plus avancer la réflexion qu'une brique d'un auteur unique. C'est le cas de celui-ci, édité par deux éminents représentants d'une nouvelle génération d'historiens des techniques - j'avais entendu Chris Evans lors de la conférence sur l'acier au CNAM, c'était brillant. Il ira loin, ce petit gars. Enfin, plutôt grand, en fait.
Qu'est-ce qu'ils disent, collectivement ? Que si, comme l'on sait, les changements techniques apparus en Grande-Bretagne pour la production du fer ont eu une influence fondamentale sur l'industrie européenne, cette influence a une histoire - elle n'est pas immédiate, elle n'est pas complète, elle ne va pas de soi. Il n'y a pas une "révolution technique" qui du jour au lendemain renvoie les ancien procédés au rang de survivances, mais plutôt des apports variables suivant les régions considérées en fonction des cultures techniques locales. Ça semble évident, mais ça n'a pas été étudié tant que ça. Ce qui a intéressé la première génération d'historiens des techniques français, ceux des années 50-60, c'est l'apparition du système technique qui triomphait alors avec la création de la CECA et les pics de production des trente glorieuses. Ce livre montre combien l'histoire est plus subtile, et combien il reste d'espaces à explorer si l'on veut bien se détourner de l'"idole des origines" (pour user d'une de ces formules de Marc Bloch qu'on ne médite jamais assez).
Bref : avec ces pistes de recherche, nous voilà avec du boulot pour vingt ans. Eh bien, allons-y !

Bon, pas tout ça, mais les recherches du Plume, entreprises elles aussi depuis des années, elles méritent d'être rédigées, elles aussi !

27 janvier 2006

Installation

Vous trouverez ici même les entrées de ce qui fût ma rubrique histoire de dire sur 20six. J'ai recopié les entrées telles quelles, à une ou deux typos près ; il y a quelques entrées où j'ai craqué et rajouté de petites notes entre crochets.

À suivre, bien entendu.

18 janvier 2006

Apologie pour l'histoire

Sans doute le seul livre d'historien sur la pratique de l'histoire que je relis en permanence par petits bouts : Apologie pour l'histoire ou métier d'historien de Marc Bloch - incontestablement le fondateur de la science historique telle que nous la pratiquons aujourd'hui. L'ouvrage est inachevé, l'auteur, résistant, ayant été au nombre des victimes de Klaus Barbie ; il a été publié par son ami Lucien Fèbvre en 1949.

C'est un bouquin prodigieux - tout y est, ou presque, au point qu'on pourrait tout citer par petits bouts. Tiens, sur la question du vocabulaire, déjà évoquée ici il me semble, et si prégnante en histoire des techniques (quels mots utiliser, ceux de nos sources ou les nôtres ? et comment ne pas lire les mots de nos sources comme s'ils étaient les nôtres ?), une phrase :
Car, au grand désespoir des historiens, les hommes n'ont pas coutume, chaque fois qu'ils changent de mœurs, de changer de vocabulaire.
Je m'arrête là ; citer Marc Bloch, c'est comme manger des pistaches, un fois qu'on commence, on ne peut pas s'arrêter.

15 novembre 2005

The purloined translation

Une entrée en forme de clin d'œil à notre amie la Traductriste qui nous fait une petite crise de blog ces jours-ci... Une petite histoire d'archives et de traduction, donc.

Je parcourais un carton l'autre jour, y cherchant un mémoire qui ne s'y trouvait d'ailleurs pas - bien qu'une publication anglaise des années 50 mentionne bien cette cote, mais ceci est une autre histoire. Ce carton fait partie d'une série contenant des mémoires divers reçus par le conseil des mines, qui commence alors à faire fonction de bureau central d'expertise pour toutes les questions industrielles. Il s'agit parfois, comme dans le cas qui nous intéresse, de documents antérieurs renvoyés audit conseil par l'administration qui les avait sous le coude. Ainsi, le conseil reçoit en germinal an X un mémoire en anglais d'un certain Tom P. Smith, de Philadelphie, concernant les « moyens pour faire du fer malléable en n'employant d'autre combustible que la houille » - il s'agit de coke, de hauts fourneaux, de fours à réverbère, de puddlage, etc., bref, que du bon.

Ce mémoire est accompagné de diverses pièces montrant qu'il vient des services du ci-devant intendant de Bourgogne - qui l'avait reçu dans les années 1780, je crois, sans foute en raison de l'abondance du charbon de terre dans sa province. On a donc, en plus du mémoire (en anglais mais annoté par le traducteur) la lettre d'accompagnement du sieur Tom P. Smith avec sa traduction française et aussi ce courrier, émanant manifestement du traducteur (je cite de mémoire) :

En réponse à votre courrier précédent, je ne puis que confirmer ce que je vous avois dit à ce propos, savoir, que j'avois déposé ma traduction dud. mémoire sur le bureau de M. l'Intendant.

Bref, perdue, la tradal...

À noter que dans ce cas précis, ça m'arrange : les annotations du mémoire en anglais, qui concernent essentiellement les termes techniques, me font une bonne introduction à l'anglais technique de l'époque. Même si le sieur Smith aurait pu s'appliquer pour l'écrire, son mémoire...

Jamais contents, ces historiens !

20 septembre 2005

Des histoires de vies

Il est bien temps de ranimer la rubrique historique de ce weblog, qui fort naturellement s'était mise en veille pendant que mes études d'histoire prenaient une année sabatique. Mais... fini de rire, j'ai maintenant en poche la carte d'étudiant qui témoigne de mon inscription en M1 ; je me replonge dans mes sources dont je dresse, enfin, un inventaire analytique ; bref, les affaires reprennent.

On discutait récemment du côté de chez Zid sur le poids que prennent, dans le travail de l'historien, les histoires de vies, les personnages du passé qui surgissent de la documentation pour nous faire un petit coucou.

Il fut un temps, pourtant, pas si ancien, où tenaient le haut du pavé les historiens quantitativistes, pour lesquels l'anecdotique était à banir ; au fronton, sévère, de leur construction historique, se lisait, en lettres d'or : Que nul n'entre ici s'il n'est série statistique ! Cette époque semble maintenant derrière nous et l'historien hausse maintenant le sourcil quand retentissent les imprécations d'un Pierre Chaunu. On a retrouvé le goût du détail lumineux, des indices qui en disent long - avec Carlo Ginzburg et ses collègues italiens bien sûr, mais aussi avec des gens comme Paul Veyne, ce qui prouve qu'il ne s'agit pas que d'une question de génération. Ces détails, ce sont souvent des histoires de vie, ou de fragments de vie, telle qu'ont peut parfois les entrevoir dans notre documentation. En dehors du caractère émotionnel de ces rencontres, elles nous en disent souvent d'avantage sur les sociétés anciennes que d'arides statistiques basées sur des séries forcément problématiques avant 1800.

Un petit exemple tiré de mes recherches en cours, qui concernent une usine sidérurgique à la fin du XVIIIe siècle. Je dispose d'un document exceptionnel, la liste complète du personnel de l'usine, soit environ 170 personnes. La plupart d'entre elles sont des hommes, à quelque rare exceptions près, dont celle-ci, qui m'avait intriguée :

Voilà donc deux femmes d'une trentaine d'années, employées à une profession qu'au premier abord je ne comprenais pas - elles sont d'ailleurs les seules à l'exercer. Finalement, d'autres documents m'ont permis de mieux comprendre ce dont il s'agit : la braque et le fraisil sont des impuretés du charbon de bois (utilisé en grande quantité dans les hauts-fourneaux de l'époque), produites par la carbonisation avec le bois d'un certain type de champignons. Elles peuvent être gênantes dans le haut-fourneau et est par contre très utiles pour d'autres usages, notamment pour le moulage. La mission de Marguerite Mésnard et de Madelaine Chanbeau est donc de fouiller dans le tas de charbon pour en retirer un certain type de charbon. L'activité est peu plaisante ; de plus, dans la mesure où aucun traité technique que je connaisse ne la mentionne, elle n'est sans doute pas indispensable au bon fonctionnement de l'entreprise.

Compte tenu de leur âge, j'ai donc supposé qu'il s'agissait de veuves, probablement d'ouvriers de la fonderie, et qu'on leur a donné ce travail pour leur permettre d'avoir un petit revenu. D'ailleurs, je pense avoir trouvé trace du remariage de Marguerite Mésnard dans l'état-civil de la commune ; elle y est donné comme veuve son mari,veuf lui aussi, appartient à'une famille qui a plusieurs membres dans le personnel de la fonderie.

Que m'apprend Marguerite Mésnard ? Que la sidérurgie à l'ère pré-industrielle est un monde rude, où l'on meurt jeune, de maladie ou d'accident ; que, toutefois, la solidarité existe au sein de ce tout petit monde industriel (on est loin des millers d'ouvriers des grandes usines du siècle suivant) : on ne laisse pas tomber la veuve d'un ouvrier décédé. Et puis, elle me fait un petit clin d'œil au travers des siècles et des documents administratifs qui constituent nos sources, pour me rappeler que l'histoire est la somme de toutes ces vies individuelles qui se sont succédé, parfois avec éclat, parfois avec la plus grande discrétion.

L'histoire, c'est toujours des histoires de vies.

10 novembre 2004

à propos de bière et de hauts-fourneaux

Mon boulot sur les fonderies de canons m'a amené à m'intéresser un peu aux évolutions des industries anglaises au XVIIIe siècle -- vu que techniques, idées et gens voyagent allègrement d'un côté à l'autre de la Manche et que s'agissant d'armement, c'est chez l'ennemi du moment qu'on a intérêt à aller chercher d'éventuelles améliorations.

Bref, du coup, j'ai pu regarder un peu ce qu'on appelle la révolution industrielle. C'est un phénomène compliqué, qu'on aurait tord de regarder seulement par l'autre bout de la lorgnette (l'industrie anglaise triomphante du milieu du XIXe, Dickens, Engels, etc.). Comme toujours en histoire, on a toujours tendance à chercher des causes : les tenants de l'histoire sociale regardent du côté des enclosures et du déclin rapide de la société agricole traditionnelle, libérant des masses de bras pour l'industrie ; les historiens économistes s'intéressent au redéploiement des capitaux marchands vers l'industrie ; l'historien des techniques voit apparaître des procédés nouveaux, en particulier la fonte au coke. On pourrait parler aussi des tensions religieuses persistantes qui créent au sein des communautés non conformistes des solidarités propices aux partenariats économiques solides, etc.

Comme je suis un peu historien des techniques, c'est surtout ça que j'ai regardé. La production de fer en Europe se fait principalement, depuis le XVe siècle, dans des hauts fourneaux : on brûle en continu un mélange de charbon de bois et d'oxydes de fer dans une sorte de tour ; le charbon, en brûlant, fait à la fois fondre le minerai, le débarrasse de son oxygène et s'associe avec lui pour former de la fonte (fer avec quelques % de carbone), qui coule en bas du haut fourneau. Les gueuses de fonte, une fois refroidies, sont envoyées dans des affineries où elles sont décarburées par une combinaison de chauffes et de frappes, pour donner du fer forgé.


Des hauts fourneaux au charbon de bois (Ruelle en Angoumois, fin XVIIIe), tirée de G. Monge, cf. biblio.

Le facteur limitant principal, dans l'affaire, c'est le charbon de bois : il coûte cher à produire et demande une exploitation intensive des forêts. En Angleterre, c'est un problème, d'autant qu'il y a moins de forêts qu'en France et que les méthodes des charbonniers y sont beaucoup plus dispendieuses en bois. Par contre, il y a des quantités de charbon fossile, houilles, lignites, etc. Le problème, c'est que si on l'utilise tel quel dans les hauts-fourneaux, ça ne marche pas du tout : le souffre qu'il contient s'associe au fer pour produire une fonte cassante et inutilisable en affinerie ; les goudrons encrassent le haut fourneau au point de le bloquer et d'interrompre le fondage. On l'utilise par contre pour la métallurgie des non-ferreux (cuivre, plomb, étain) dans des fours à réverbères qui séparent le foyer des matières à traiter et pour évaporer l'eau de mer et produire du sel.

Il est possible que ce soient les brasseurs qui aient eu les premiers l'idée de brûler partiellement le charbon de terre pour en éliminer souffre et goudrons. En effet, il faut du combustible pour griller l'orge et produire le malt ; dans certaines régions d'Angleterre, utiliser le bois à cet effet devenait hors de prix -- et utiliser directement des charbons très souffrés devait donner un résultat absolument infect. Donc, on fait plus ou moins avec le charbon de terre ce que les charbonniers traditionnels font avec le bois et on obtient un produit, le coke, qui comme le charbon de bois est du carbone à peu près pur.

Je ne sais pas combien de temps on a utilisé le coke avant de penser à le mettre au haut-fourneau. C'est en tout cas un ancien ouvrier brasseur, Abraham Darby, membre par ailleurs de la secte des Quakers, qui en 1709 produit pour la première fois de la fonte au coke dans son haut-fourneau de Coalbrookdale, dans le Shropshire (entre Birmingham et le pays de Galles). C'est là qu'est construit peu de temps après le premier pont entièrement formé d'éléments préfabriqués en fonte.

Ironie du sort : quelques années plus tard, l'introduction du charbonnage à la Française fait traverser une grave crise aux hauts fourneaux au coke ; il semble que seule la production de chaudrons et de poêles à orge pour les brasseurs locaux (la boucle est bouclée) permette à Coalbrookdale de passer les années 1720. Mais après ça, la raréfaction du bois ainsi que l'accroissement de la demande (pour des conduites, bientôt des cylindres de machine à vapeur, sans parler des canons de marine bien sûr) font du haut-fourneau au coke la solution dominante pour la production de fer : les usines se multiplient, dans le Shropshire, le Staffordshire et le pays de Galles mais aussi en Ecosse (Carron, 1759) et dans le nord de l'Angleterre.

Un de ces quatre, je vous recause du four à réverbère et de la naissance du puddlage. Mais là tout le monde s'est déjà endormi, donc je m'arrête là ! Voilà en tout cas qui illustre ce que je disais l'autre jour chez Zid (http://www.20six.fr/Blitztoire), du danger à donner à un historien l'occasion de causer d'histoire...

Un peu de biblio, côté sources :

Marchant de la Houillère, (éd. et tr. Dr. W. H. Chaloner), « Smelting Iron Ore with Coke and Casting Naval Canon in the Year 1775 », The Edgar Allen News, vol. 27, n° 318 (déc. 1948), pp. 194-195 et 319 (jan. 1949), pp. 213-215. [c'est en version originale aux A.N., mais je n'ai pas eu le temps d'aller voir]

Gaspard Monge, Description de l'art de fabriquer les canons, faite en exécution de l'arrêté du Comité de salut public du 18 pluviôse de l'an II de la République française, Paris, 1794. [pour l'illustration]

Et côté études, monographies, etc.

Ian Blanchard, « Times of Feast, Times of Famine, a Critical Examination of recent British Research Concerning Market Structures and Trends in the Production of Carboniferous Fuels, 1450-1850 », in Paul Benoît et Catherine Verna (éds.), Le charbon de terre en Europe occidentale avant l’usage industriel du coke, Brepols, Turnhout (Belgique), 1999, « Proceedings of the xxe International Congress of History of Science », vol. iv, pp. 61-75. [ça c'est de la référence, excellent article au demeurant]

R. H. Campbell, Carron Company, Edimburg, Oliver and Boyd, 1961, 346p.

Ifor Edwards, « John Wilkinson and the Development of Gunfounding in the late Eighteenth Century », Welsh History Review, vol. 15, n°4 , décembre 1990, pp. 524-544. [très fautif...]

Barrie Trinder, The Industrial Revolution in Shropshire, London, Phillimore, 1981 [1973], 308p.

Christine Vialls, Coalbrookdale and the Iron Revolution, Cambridge, Introduction to the History of Mankind, Topic Book, CUP, 1980, 48p. [de jolis dessins à l'attention des enfants des écoles]

06 août 2004

Question d'échelle

J'avais quelque peu mis en sommeil cette rubrique, vu que si c'est écrire de l'histoire que je voulais, mon mémoire paraissait un meilleur endroit que le blog. Toutefois, l'apparition d'un autre blog d'historien (blitztoire) me motive pour le ranimer un peu...

Une question est en filigrane de nos discussion récentes sur ledit blog (un peu une tarte à la crème en méthodologie de l'histoire, j'ai bien peur) celle de l'échelle de l'étude historique. Échelle temporelle, ou géographique, ou tout ce qu'on veut.

En fait, la vraie mesure, c'est peut-être celle des sources : quelle quantité de sources est on disposé à étudier, et comment ? Difficulté, surtout pour l'historien débutant : on ne sait pas trop combien de sources on trouvera, sinon je pense que je me serais trouvé un sujet plus pointu que le mien... En matière de travaux académiques, la pratique semble être la suivante : en maîtrise, petit corpus bien fouillé :; en DEA, grand corpus survolé ; en thèse, c'est selon, disons un corpus relativement important et relativement fouillé. Regrettons au passage que les historiens de l'université française n'aient pas profité de l'occasion que leur donnait la réforme LMD pour réfléchir sérieusement à la question -- pas plus que les autres disciplines du secteur lettre, langues et sciences sociales d'ailleurs.

En tout cas, pour les maîtrises d'histoire moderne, le dogme semble être assez clair : quelques cartons, pas plus. Certains camarades préparaient cette année des mémoires tout à fait prometteurs en se basant sur un seul carton. La mienne est donc relativement aberrante, avec ses dizaines de cartons répartis sur cinq ou six dépôts -- et d'aucuns ici même jugeaient mon sujet étroit. Ce qui veut dire que je ne peux en aucun cas dépouiller la totalité des séries pertinentes et que ma récolte de données tient parfois plus de la chance que d'autre chose. Si j'avais su, j'aurais pas venu, ou en tout cas j'aurais borné mon sujet un peu différemment... Quoi que : la problématique qui a surgie de mes sources, c'est celle d'un tournant qualitatif dans ce qu'est une usine, alors que la révolution industrielle pointe le bout de son nez ; cela suppose évidemment une diachronie -- tant pis pour moi !

Mais la question d'un mémoire à fin académique n'est évidemment qu'un cas particulier. En terme plus général de méthodologie historique, on a vu dans les années 70-80 s'affronter les fans du quantitatif à la recherche des longues séries aux tenant de la micro-histoire et de l'étude minutieuse de documents spécifiques, à la recherche de leurs implications et de leurs hypertextes (employons le mot à bon escient, pour changer). Mais finalement il ne s'agit que de manières différentes d'extraire de l'information historique des sources.

le vrai problème, c'est lorsque vient le moment de s'éloigner des sources. Et ça, bien d'accord avec Zid, il faut savoir le faire. Ne serait-ce que parce que sinon, d'autres le feront à votre place, pour dire des âneries. La vogue de l'histoire a un corollaire, c'est l'explosion de la pseudo-histoire. S'éloigner des sources et de leur étude immédiate, c'est fatalement perdre de l'info. C'est ce que les cartographes appellent la généralisation : le passage d'une grande à une petite échelle, en ne gardant que ce qui est pertinent pour l'utilisateur de la carte que l'on est en train de produire. C'est sans doute ce savoir-faire qui caractérise l'Historien avec un grand H. Moi, j'en suis loin !