11 avril 2006

Une question peut en cacher une autre

Des nouvelles de mes chères études : j'ai essayé ces jours-ci de progresser sur un point précis : à quel moment commence-t-on à refondre de la fonte de fer, par exemple pour la « jeter en moule », comme le dit Gabriel Jars en 1765 : en faire des objets en fonte, du chaudron au canon de 36 en passant par la poutrelle ou le corps de pompe. Depuis le XIVème siècle, on produit le fer dans les hauts fourneaux, ce qui veut dire qu'on produit ce que l'on appelle aujourd'hui de la fonte, que l'on affine par la suite pour obtenir du fer. Si ce que l'on veut, ce sont des objets en fonte, on place le moule au pied du haut fourneau et on y amène la fonte lors de la coulée. C'est jusqu'au XVIIIème siècle la seule manière de faire, puisque l'on ne connait pas de moyen de faire fondre cette fonte - raison pour laquelle on ne l'appelle pas fonte mais fer coulé lorsqu'il s'agit d'objets moulé ou fer en gueuse pour le produit intermédiaire destiné aux affineries, en anglais cast iron et pig iron. Le terme de fonte est bien employé, mais c'est de fonte verte, c'est à dire de bronze, qu'il s'agit : on sait depuis la proto-histoire le faire fondre, 800° ce n'est pas l'enfer, somme toute. Parler de fonte pour un métal que l'on a fait fondre, ça n'est pas aberrant.

Un changement important se produit en Angleterre entre la fin XVIIème et le début XVIIIème siècle : on parvient à faire refondre du fer, en utilisant un type de four particulier que l'on utilisait alors pour le cuivre et le plomb : le four à réverbère (cf. ci-contre). Le fer que l'on refond de la sorte n'est pas du fer forgé, du fer pur, mais bien ce que l'on appelle aujourd'hui de la fonte : un alliage de carbone et de fer comprenant un pourcentage élevé de carbone (plus de 2% si ma mémoire est bonne), ce qui abaisse son point de fusion à 1200°. C'est donc soit des gueuses produites par le haut fourneau, soit des résidus de coulée d'objets en fonte, soit de vieux canons ou autres objets en fonte qu'on souhaite recycler. Ces techniques sont importées en France dans les années 1770 ; on commence alors à rencontrer le terme de fonderie de fer et donc de fonte de fer - puisqu'on sait la produire à l'état liquide autrement que dans une phase transitoire, à la sortie du haut-fourneau.

Ce qui est curieux, c'est que ce changement majeur est très peu étudié. La raison à celà : Cette nouveauté est étroitement liée à une autre, celle de l'utilisation du coke dans les hauts fourneaux. Le combustible est de même provenance (la mine de charbon), même si le four à réverbère ne nécéssite pas sa cokéfaction ; de plus, les lieux et les hommes concernés se confondent, en particulier à Coalbrookdale, à la frontière anglo-galloise (illustration en tête d'article  on y voit nettement les fours à réverbère). Et comme la question du coke, qui porte en elle toute l'industrie lourde des XIXème et XXème siècles, a préoccupé et préoccupe toujours au premier plan les historiens des techniques, celle de la fonte (comme produit susceptible d'être refondu à volonté) s'est trouvée en grande partie occultée.

C'est ce que je disais : une question peut en cacher une autre.

Illustrations : Détail de A View of the Upper Work at Coalbrookdale in the County of Salop [Shropshire], 1758, publié dans T.S. Ashton, Iron and Steel in the Industrial revolution, Manchester University Press, 1924 ; Furnace for Melting Iron Scrap at Southwark (Londres), par R.R. Angerstein, 1753, publié dans R.R. Angerstein's illustrated Travel Diary, 1753-1755, trad. et édit. de T. et P. Berg, Londres, Science Museum, 2001.

02 avril 2006

Fortunes de mer, 1 : tragédies

Beaucoup de choses à dire dans cette rubrique que je n'ai pas pris le temps de dire. Des bouquins dont j'avais envie de rendre compte, quelques débats que j'avais envie de poursuivre, et bien sûr mes petits clins d'yeux archivistiques - tous ces documents sur lesquels je tombe et dont je n'ai pas vraiment l'usage pour mes recherches mais que j'ai tout de même envie de partager. Car écrire de l'histoire, c'est faire des choix ; se priver de matériaux parce que, tout simplement, ça ne correspond pas à l'objet historique que l'on cherche à mettre en place.

Une remarque d'ailleurs : une des marques les plus sûres de l'« ouvrage d'érudition » par opposition à l'ouvrage d'historien, c'est que, précisément, les factoïdes que l'érudit à trouvé dans ses archives, il ne peut se retenir de les infliger à ses lecteurs - ainsi, dans la déplorable biographie du marquis de Montalembert publiée il y a deux ans, l'auteur ne peut s'empêcher de faire part, dans un chapitre consacré aux activités industrielles du marquis, de la grossesse qu'une femme attribue aux œuvres du valet de pied de Montalembert, et de la somme d'argent versée par lui pour éviter des poursuites.

Je dois reconnaître que ce n'est pas toujours évident, de se retenir. D'où l'utilité d'avoir un blog dans lequel s'épancher - et c'est clairement une des fonctions de cette rubrique.

Comme je travaille sur un établissement qui, à partir de 1776 en droit (et depuis 1755 en fait) dépend directement du ministère de la marine, j'ai eu à compulser pas mal de séries d'archives de la marine. Normal. Et comme pas mal de ces séries sont issue des « services généraux » du département, j'y trouve plein de choses qui n'ont pas grand chose à voir avec mon objet, mais qui sont plutôt des récits de ce que l'on a coutume d'appeler des fortunes de mer. En voici quelques exemples.

Tragédies

C'est parfois, bien sûr, la tragédie du naufrage. J'avais cité le cas de ces marins tirés de l'eau par les moines de Saint-Mathieu ; l'issue n'est pas toujours aussi heureuse, comme pour ces dunkerquois en perdition près de Fécamp :

Le S. Masson commissaire des classes en ce port en rendant compte du naufrage sur ce parage d'une bélandre de Dunkerque, informe Monseigneur que le maître, un mousse fils du maître et un matelot qui composoient l'équipage, s'étoient sauvés sur la chaloupe que la mer qui étoient affreuse, engloutit bientôt après. Le matelot fut perdu sans ressource ; le maitre qui nageoit supérieurement saisit son fils, et le soutint d'un bras pendant 15 à 18 minutes, mais il ne put l'empecher de se noyer. Au bout de 3/4 d'heure le père parvint à gagner la terre du côté de Senneville où il auroit infailliblement peri sans l'assistance d'un homme et de quelques femmes qui lui prodiguèrent tous les secours dont il avait besoin. Cet homme, un nommé Bouffey se dépouilla entierement et lui donna sa chemise et ses habits.

Affreux, affreux. Il s'agit bien entendu d'obtenir du ministère, pour le maître en question, « une petite gratification, » et de « récompenser la charité du nommé Bouffey » - ce qui est accordé. Les esprits chagrin reconnaîtrons dans le récit un topos du récit de naufrage, qu'on retrouve périqodiquement dans les récits de ce type jusqu'à nos jours, le malheureux mousse arraché au bras de son père par les flots en furie. Ce qui ne veux pas dire que c'est faux ; mais identifier un topos comme celui-ci ne peut qu'inciter l'historien à la prudence. Qui ira contester le récit d'un père éploré ?

Le nommé Bouffey, quant à lui, est preuve que les habitants du litoral, loin d'être des naufrageurs comme le veut un mythe bien étudié par Alain Cabantous (Les côtes barbares, Pilleurs d'épaves et sociétés littorales en France, 1680-1830, Fayard, 1993), connaissent les gestes qui sauvent : donner au naufragé des vêtements secs est en effet la première chose à faire, tous les ouvrages qui abordent la question vous le diront. Il se trouve là en bonne compagnie, avec les moines de Saint-Mathieu dont nous avont parlé et les paysans picards de Molière, au siècle précédent, qui plutôt que de donner leurs habits préfèrent amener les naufrager se réchauffer, tous nus, devant un bon feu - autre méthode préconisée par tous les manuels, d'ailleurs.

Dom Juan, ou Le Festin de Pierre, ACTE II, Scène première

CHARLOTTE, PIERROT.

CHARLOTTE: Notre-dinse, Piarrot, tu t'es trouvé là bien à point.

PIERROT: Parquienne, il ne s'en est pas fallu l'épaisseur d'une éplinque qu'ils ne se sayant nayés tous deux.

CHARLOTTE: C'est donc le coup de vent da matin qui les avait renvarsés dans la mar?

PIERROT: Aga, guien, Charlotte, je m'en vas te conter tout fin drait comme cela est venu; car, comme dit l'autre, je les ai le premier avisés, avisés le premier je les ai. Enfin donc j'estions sur le bord de la mar, moi et le gros Lucas, et je nous amusions à batifoler avec des mottes de tarre que je nous jesquions à la teste; car, comme tu sais bian, le gros Lucas aime à batifoler, et moi par fouas je batifole itou. En batifolant donc, pisque batifoler y a, j'ai aperçu de tout loin queuque chose qui grouillait dans gliau, et qui venait comme envars nous par secousse. Je voyais cela fixiblement, et pis tout d'un coup je voyais que je ne voyais plus rien. "Eh! Lucas, ç'ai-je fait, je pense que vlà des hommes qui nageant là-bas. [...] "Allons, Lucas, ç'ai-je dit, tu vois bian qu'ils nous appelont: allons viste à leu secours. - Non, ce m'a-t-il dit, ils m'ont fait pardre." Ô! donc, tanquia qu'à la parfin, pour le faire court, je l'ai tant sarmonné, que je nous sommes boutés dans une barque, et pis j'avons tant fait cahin caha, que je les avons tirés de gliau, et pis je les avons menés cheux nous auprès du feu, et pis ils se sant dépouillés tous nus pour se sécher, et pis il y en est venu encore deux de la mesme bande, qui s'equiant sauvés tout seul, et pis Mathurine est arrivée là, à qui l'en a fait les doux yeux. Vlà justement, Charlotte, comme tout ça s'est fait.

[...]

CHARLOTTE: Est-il encore cheux toi tout nu, Piarrot?

PIERROT: Nannain: ils l'avont rhabillé tout devant nous.

Ni Pierrot, ni le nommé Bouffey, n'auront la médaille du sauvetage, et pour cause. À Bouffey, on donne quelques livres ; à Pierrot, une râclée (acte II, scène III) :

PIERROT: Heu. (Dom Juan lui donne un soufflet.) Testigué! ne me frappez pas. (Autre soufflet.) Oh! jernigué! (Autre soufflet.) Ventrequé! (Autre soufflet.) Palsanqué! Morquenne! ça n'est pas bian de battre les gens, et ce n'est pas là la récompense de v's avoir sauvé d'estre nayé.

C'est bien vrai, ça !

(Illustration : le document d'archive en question, archives nationales, fonds anciens de la marine, B1 99, folio 235, feuilles au roi et au ministre, 1784. Extrait du Dom Juan de Molière, d'après www.site-moliere.com.)

17 mars 2006

Patrimoine industriel

[Ce message était en fait destiné à ma rubrique quotidienne. Je le duplique donc là-bas, en attendant de poster ici quelques mésaventures nautiques récemment trouvées aux archives.]

Journée d'étude toute la journée de demain sur le thème : « quelle place pour le travail dans le patrimoine industriel ? » J'aime la question, même si en l'occurrence j'aurais préféré me tenir au programme « comment botter les fesses à premier ministre hautain. » Bon, au pire, je m'éclipserai une heure ou deux pour aller battre le pavé et je reviendrai. Mais sérieusement, la question est intéressante, en cette époque où tout devient patrimoine, au risque de transformer le pays en un vaste musée. Évidemment, on peut se poser la question autrement : le patrimoine en question a-t-il encore quoi que ce soit d'industriel dès lors que ce n'est plus un lieu de travail ?


Une usine en bord de Somme, A miens, mai 2005.

Qu'on me comprenne bien. Je faisais partie de ceux que la destruction des usines de Billancourt mettait en rogne, parce que vouloir effacer de la ville toute trace des activités de production, ce n'est pas sain. Il y a une tendance à vouloir cacher l'industrie, ce truc un peu sale, l'éloigner de la ville, essayer de ne plus y penser - nos écolos parisiens, qui conçoivent leurs prétendus plans de circulation sans tenir aucun compte des artisans et industriels qui y produisent encore des choses de leurs main, n'est d'ailleurs qu'une variété du phénomène.

Mais d'un autre côté, si ces bâtiments deviennent, comme c'est souvent le cas, de n-ièmes lieux socio-cul, officiels ou non(les Frigos à Paris, la Fonderie au Mans, le Lieu Unique à Nantes...), n'est-ce pas faire un peu la même chose en en détournant le sens, en faisant oublier que ces murs étaient là dans un but précis et que ce but était une activité industrielle ?

Ces bâtiments déserts ou socio-culturalisé, ce n'est pas de l'industrie, c'est un fossile d'industrie - parce qu'un vrai site industriel, ça change tout le temps. On construit un nouvel atelier ici, on installe là la machine-outil récemment livrée, et il faut faire arriver les trains par là, et puis on va augmenter la hauteur de cette cheminée... Il se trouve que, pour mon mémoire, j'étudie un atelier particulier d'une usine particulière. Ce bâtiment existe toujours ; il est le plus ancien de l'usine. Je ne l'ai au demeurant qu'aperçu et n'ai jamais pu le photographier : l'usine, construite pour faire des canons de marine en 1753, se prépare maintenant à armer la nouvelle classe de frégates franco-italiennes qu'on a annoncé l'hiver dernier - secret défense, pas de photos. Ce qui est sûr, c'est que le bâtiment en question, dénommé aujourd'hui mouleries, ce qu'il n'est plus depuis longtemps, a changé maintes fois de fonctions, sans jamais avoir exactement toutes celles qu'on lui destinait. C'est ça, un site industriel vivant. Comment raisonner en termes de patrimoine là-dedans ?

Un de ces jours, je vous expliquerai comment, par incapacité à concevoir l'industrie comme l'objet d'une histoire, on a tué une des plus vieilles sociétés de non-ferreux de France.

Le Plume vous salue bien.

11 mars 2006

Nantes, farine et chaudières au charbon

Comme je le disais tout à l'heure, j'ai un peu fait chou blanc aux archives nationales, du moins sur ce que je cherchais. Car c'est un peu le problème : on trouve toujours quelque chose aux archives, sauf à y mettre la plus extrême mauvaise volonté. Le truc est de réussir à s'empêcher de s'intéresser à ces trouvailles plus de quelques instants - sinon, on ne s'en sort plus.

D'un autre côté, on n'est pas historien si on n'est pas curieux, et si on tombe par hasard sur les plans d'un établissement étrange dont on n'avait jamais entendu parler, ce serait dommage de ne pas y regarder de plus près.

Or donc, après ces préliminaires laborieux, je reviens à mon titre : Que peut-on bien faire à Nantes en 1785 avec de la farine et des poêles à charbon ? Un peu tôt pour que ce soit des Chocos BN, un peu tôt même pour le petit Lu (dont la spécialiste nous donnera sans aucun doute la date d'invention). Ajoutons à l'énigme le fait que cet établissement doit être réalisé pour l'usage de la marine royale. Mystère et boule de gomme.

Si je n'avais eu que les plans, je n'aurais pas été plus avancé que ça. Mais il y a une lettre d'accompagnement, intitulée « étuves à farine » et signée d'un certain Millet, à Nantes, le 22 avril 1785 ; il y a une légende, intitulée comme suit :

PLAN d'une étuve à trois étages ayant à chaque étage deux rangs de plateaux sur lesquels seront répandues les farines ou grains qu'on voudra faire sécher.

J'aime bien les titres du XVIIIème siècle ; ça a une autre gueule que American Vertigo ou je ne sais quelle fadaise. Ceci dit, les documents nous disent ce dont il s'agit, mais pas vraiment à quoi ça sert. Ils nous apprennent que les chaudières (situées en au rez-de-chaussée) permettent de fournir une température de 60 à 70° (Réaumur, je suppose - soit 75 à 88°C) dans les tuyaux ; qu'ainsi on étuve la farine en 24h ; que de plus ces poêles peuvent fonctionner « avec du charbon de terre ce qui seroit d'une assez grande economie. » On nous explique de plus que :

le côté A & le côté B montrent des couloirs qu'on fermera et ouvrera a volonté par lesquels la farine étuvée viendra se rendre sur le plancher du premier étage designé par des marques de soliveaux, & quand elle sera refroidie on la fera descendre par des trapes dans les magasins du rez de chaussée pour être embarillée.

Ha ha ! Nous y voilà. Précisons tout de suite que le terme d'étuve ne désigne pas dans ce contexte une chaleur humide mais une chaleur modérée maintenue pendant un temps important. Et là on comprend : la farine, ça se conserve plutôt mal - c'est la raison pour laquelle on conservait traditionnellement le blé en grain, en le faisant moudre au fur et à mesure qu'on en avait besoin. Mais sur un bateau, il n'y a pas de moulin : donc, il faut emporter la farine. Donc la conditionner dans des barrils hermétiques. Donc qu'elle soit parfaitement sèche au moment où on la met en boîte, faute de quoi le remède sera pire que le mal.

C'est là que ça devient de l'histoire et pas seulement un document rigolo. La civilisation occidentale avait développé tant bien que mal un certain nombre de pratiques permettant de faire durer les aliment pour manger toute l'année - mais ces pratiques ne répondent pas aux besoins spécifiques du voyage maritime au long cours. Et du coup, les techniques modernes de conservation apparaissent (à part bien sûr celle qui sont liées à la chaîne du froid) : boîtes en fer blanc, c'est à dire recouvert d'une pellicule d'étain, par exemple, et même tablettes de bouillon : un document de 1783 s'inquiète de ce qu'il y en a 4000 à Rochefort qui menacent de périmer.

Une remarque : Nantes est manifestement un pôle important pour ces activités : en plus de cet établissement (dont j'ignore s'il a été réalisé), on y trouve très tôt d'importantes ferblanteries. Question oiseuse : est-ce là l'origine de la vocation biscuitière de Nantes que nous évoquions tout à l'heure ?

À la journée d'étude « systèmes techniques » du 4 mars dernier, François Sigaut regrettait que l'on ne fasse pas l'histoire du tire-bouchon. Voilà déjà un commencement d'histoire de la farine en boîte.

05 mars 2006

Des moines et de leur utilité maritime

Je vous parlais récemment du phare de la pointe Saint-Mathieu et de son monastère ; une jeune lectrice de Rome (Italie) faisait même remarquer qu'« Autrefois, on priait contre les naufrages, maintenant, on allume des lumières. » Si j'en crois un document sur lequel je suis tombé l'autre jour aux archives en cherchant autre chose, ça ne s'arrêtait pas là :


Archives nationales, fonds anciens de la marine, B2390

Il s'agit de la copie sur registre d'une dépêche envoyée par le ministre de la marine à La Roche-Aymon, archevêque de Reims et président de la commission des réguliers - commission instituée par Louis XV en 1766 suivant le souhait de l'archevèque de Toulouse, Loménie de Brienne, afin de réformer le clergé régulier français. Transcription pour ceux que la paléographie en miniature sur écran ne tente pas :

M. l'Archeveque-Duc de Reims.
a Versaille le 10 fevrier 1769.

Le compte qui m'a été rendu, Monsieur, des secours de toute espece que les gens [rayé : de l'Equipage] de mer sauvés du naufrage de la Gabarre du Roy la Dorothée qui s'est perdue vers la pointe de St. Mathieu ont tiré des Religieux [rayé : de l'abbaye] du monastere de ce nom m'engage à vous observer que leur maison est par sa situation de la plus grande utilité dans des cas de cette espece, et que la suppression dont elle est menacée, attendu que n'étant pas fondée elle ne peut entretenir le nombre de Religieux que le Roy exige dans chaque monastere, seroit regardée comme un evenement malheureux pour tous les gens de mer. Si vous pensez, Monsieur, que cette consideration puisse faire excepter de la regle generale la maison dont il s'agit, je vous seray très obligé d'en proposer la conservation et de vouloir bien m'informer du parti qui sera pris à cet egard.

J'ay l'honneur d'être avec le plus parfait attachement, Monsieur, votre &c.

Quelques remarques : d'abord, on ignore la nature des secours dont il s'agit. Les moines ont-ils retroussé leurs vêtement pour aller repêcher les marins ? Ou se sont-ils contenté de leur offrir dans un premier temps leurs prière et dans un deuxième un vin chaud ? Je n'irais pas fouiller dans les archives départementales du Finistère (qui a probablement récupéré les archives dudit monastère, au bout du compte) pour aller voir ça. Deuxième remarque : quelques années après (1782 je crois), on se décide à construire un phare à cet endroit, ce qui laisse à pener que la requête n'a pas été entendue. Si tant est qu'elle ait été écrite pour être entendue, ou simplement pour faire plaisir au prieur de la maison dont il s'agit.

Évidemment, tout ça n'a rigoureusement rien à voir avec les sujets qui m'occupe. Mais bon, vu que j'avais ça sous la main...

(And in other news: les échantillons envoyés par un médecin de Tréguier au ministère de la marine en 1786 n'en était pas vraiment, du marbre. Du marbre à Tréguier, faut dire, ç'aurait été un scoop.)

25 février 2006

De la rigueur scientifique

Extrait de l'Histoire de l'Académie royale des sciences pour l'année 1767, dans laquelle je cherchais tout autre chose :

Ce n'est qu'avec l'attention la plus grande, & après l'examen le plus scrupuleux, qu'on est en droit, dans les recherches physiques, de compter sur ce qu'on croit avoir vu.

Hist. Acad. Roy. Sci. 1767 (1770), p.43.

De quoi s'agit-il ? De la présentation du mémoire de M. Ferein intitulé « sur le véritable sexe de ceux qu'on appelle hermaphodites » bien sûr !

(Ce qui ne m'aide pas à trouver le mémoire de Duhamel sur l'acier de Ruffec, en Angoumois, dont j'ai récupéré une copie manuscrite aux Archives hier. Mais bon, celui-là valait d'être cité, je trouve.)

14 février 2006

Ingénieur Schmingénieur

Comme bien l'on sait, j'ai suivant les jours sur la tête une casquette d'administrateur de réseaux informatiques ou une casquette d'étudiant en histoire. Même si je me suis spécialisé en histoire des techniques, ce n'est pas si souvent que les deux peuvent coïncider. Et pourtant...

Et pourtant, dans les séminaires, colloques et publications d'histoire des techniques, en particulier en France, on parle sans arrêt d'ingénieurs ; d'un autre côté, je dépouille des réponses à appel d'offre où l'on me chiffre le coût de la journée d'ingénieur - moins cher qu'un chef de projet ou un consultant, mais plus qu'un technicien. Au demeurant, sur ma feuille de paye, il y a marqué « ingénieur d'études, » c'est dire s'il y a de l'ingénieur là-dedans.

Quel rapport entre tous ces ingénieurs, et avec les Vauban et Bélidor dont je parlais ici ou là ?

J'avoue ne pas avoir de réponse à cette question. Et j'ajoute à cet aveu que malgré sa qualité, le bouquin d'Hélène Vérin qui fait autorité sur la question (La gloire des ingénieurs. L'intelligence technique du XVIe au XVIIIe siècle, Albin Michel, 1993) n'arrive pas tout à fait à me convaincre que, parce que nous avons ce mot, il y a un objet historique cohérent derrière.

Au début, me semble-t-il, il y a l'ingénieur militaire - l'homme du génie au sens où on l'entend dans les états-majors, en charge des travaux de siège et, a contrario, de fortification. Il gagne en importance au long des temps modernes, lorsque la guerre cesse d'être une affaire de charges héroïques en rase campagne pour se ramener à une affaire de places et de sièges, pour culminer avec la grande et coûteuse affaire du règne de Louis XIV, la construction d'une ligne de citadelles aux frontières du Royaume. L'ingénieur est donc essentiellement un spécialiste de statique, laissant à d'autres ceux des problèmes de Galilée qui concerne cinématique et dynamique. Évidemment, il est obligé de s'intéresser aux questions d'hydraulique, par exemple : pas la peine de construire une place forte si on y meurt de soif. C'est évident dans les livres de Bélidor et sur le terrain à Neuf-Brissach et ailleurs (ci-contre, adduction d'eau à Briançon).

Mais on est loin de l'ingénieur tout puissant du XIXe siècle. Comment va-t-on de l'un à l'autre ? Comment l'ingénieur devient-il, à un point aussi flagrant, et surtout en France, la figure de proue du progrès technique ?

Une hypothèse de travail, sûrement simplificatrice : en France, le corps royal des ingénieurs (le génie militaire donc) est, je crois, le premier corps technique de l'État à recevoir une stricte organisation territoriale, en 1693, avec une organisation en 23 directions subdivisées en chefferies, ces dernières étant sous la responsabilité d'un ingénieur en chef (cf. Langins,Engineering the French Revolution, p.81). Du coup, lorsqu'à l'époque de la Régence et de louis XV on se préoccupe d'organiser le corps des Ponts-et-Chaussées, c'est le même modèle et la même appellation qui prévalent ; et qui son transférées, dans les dernières années de l'Ancien Régime, au nouveau corps des mines.

On sait que les ingénieurs des Mines (mais aussi ceux des Ponts-et-Chaussées, en ce qui concerne en particulier les chemins de fers) se sont donnés pour mission d'organiser et d'encourager l'importation de la révolution industrielle anglaise en France - qu'on me pardonne le raccourci un peu forcé. Et, au cours du XIXe siècle, on commence à voir des maîtres de forges, reconnus comme tels dans leur province, se faire appeler « ingénieurs civils » à Paris - c'est le cas des Combescot, de la forge de Savignac-Lédrier, étudiés par Yvon Lamy. La nouvelle gloire de l'ingénieur commençait, qui culmine par la loi du 10 juillet 1934 sur la délivrance et l'usage du titre d'ingénieur diplômé.

Ce modèle est-il obsolète aujourd'hui ? Je le crois ; j'en veux pour preuve la grille salariale dont je parlais au début - d'ailleurs, si j'expliquais à mes amis américains que je suis engineer (à défaut d'ingénieur diplômé que je ne suis pas), il y a des chances qu'ils me croient mécanicien d'une locomotive. Mais comme Don Quichotte croyait en la chevalerie bien après qu'elle ait perdu toute pertinence, certains continuerons longtemps à voir dans l'ingénieur (et dans les écoles du même nom) l'armature essentielle de l'industrie, de l'économie et, tant qu'à faire, de la société elle-même...

(Illustrations : détail du frontispice de La science des ingénieurs, de Bélidor, édition de 1729, d'après Gallica, et photo de votre serviteur, Briançon, juillet 2005)

29 janvier 2006

Ponts et chaussées

Acheté tout à l'heure chez un bouquiniste cet ouvrage au titre prometteur : Le viaduc de l'Erdre. Traité pratique pour la construction des ponts métalliques en arcs, par M. Ch. Dupuy, ingénieur en chef des ponts et chaussées chargé du service de la Compagnie d'Orléans, avec le concours de M. Étienne Lauras, ingénieur civil, ancien élève de l'École centrale, sous-ingénieur à la Compagnie d'Orléans, Paris, Dunod Éditeur, 1879.

Notez bien la date : 1879, trois ans avant le début des travaux du viaduc de Garabit par Gustave Eiffel. On a retenu l'ouvrage monumental de celui qui incarne l'ingénieur-héros de la fin du XIXème siècle plutôt que les obscurs calculs de MM. Dupuy et Lauras. Il est vrai que le viaduc de l'Erdre est nettement plus modeste - la travée centrale en arc mesure 95m, contre 165m à Garabit (sur 564m en tout) ; elle est à une vingtaine de mètre au dessus de l'eau, ce qui est là aussi beaucoup moins spectaculaire que les montagnes cantaloupes. Le viaduc de l'Erdre n'est d'ailleurs sûrement pas le premier du genre - après tout, on a construit un viaduc en arc sur la Severn, en poutrelles de fonte et non de fer, exactement un siècle plus tôt. Les auteurs n'ont d'ailleurs pas cette prétention, seulement celle de publier les calculs qu'ils avaient employés afin que leurs successeurs puissent profiter de cette expérience.

De calculs : c'est bien de celà qu'il s'agit. J'avoue avoir vaguement espéré, en achetant ce petit livre sur les quais de Seine, y trouver quelque plan d'exécution, peut-être même des gravures représentant l'ouvrage. Mais le contenu, c'est ça : des formules, des tableaux sur les valeurs à employer dans lesdites formules ; quelques rares schémas pour expliciter ces calculs (cf. une page parmi d'autres, plus illustré que la moyenne ; il s'agit de la prise en compte des contraintes de dilatation). L'amateur de joli dessins (j'en suis) est désappointé, mais pas l'historien des techniques : voici un exemple magnifique de ce qu'était devenue la science de l'ingénieur au lendemain du Second Empire.

Cette science, on l'avait vue naître avec Bernard Forest de Bélidor dans les années 1720 (cf Langins, Conserving the Enlightenment, chapitre 9), qui entendait fixer des règles de calcul pour la construction des fortifications. « Les structures, disait-il, doivent tirer leur solidité des règles de l'art plutôt que de l'abondance des matériaux. » Elle est maintenant en pleine possession de ses moyens, au point de se sentir capable de prévoir exactement le comportement d'un ouvrage d'un type nouveau. Le matériau est il est vrai propice au calcul, avec ses poutrelles qui travaillent uniquement dans le sens de la longueur - au point qu'on peut se demander si le succès des structures « eiffelliennes » ne vient pas avant tout de leur adaptation aux moyens de calculs des ingénieurs.

La science pour l'ingénieur est donc une science du calcul et de la prévision . Mais elle est, aussi, une science expérimentale : ce chantier est un banc d'essai, où les mesures prises viennent confirmer les calculs a priori. Et, bien entendu,

Quelle que soit sur ce point l'opinion des constructeurs, nous croyons que la discussion à laquelle nous nous sommes livré montre bien le degré de confiance que doivent inspirer la travée en arc. Il est certain que l'étude des projets ne présente aucune difficulté, et que les résultats auxquels conduisent les calculs sont des maximums qui, dans la pratique, ne seront jamais atteints.

Dupuy et Lauras, op. cit., p.78.

Le pont de l'Erdre a beau être un peu oublié, si tant est qu'il existe toujours (y a-t-il des Nantais dans la salle ? Il doit s'agir du pont de la Jonelière, juste à gauche du pont routier de la Beaujeoire en allant vers la Chapelle-sur-Erdre) - mais il représente un exemple de l'ingénierie triomphante du XIXème siècle tardif. Ça n'est pas rien, tout de même !

[ NdA, 30 janvier : une gentille lectrice de Nantes confirme qu'il s'agit bien du pont de la Jonelière mais qu'il a été détruit par les Allemands en 1944 et reconstruit en béton en 1948. Cf. Son commentaire ci-dessous. ]